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Les Cryptos-Chrétiens de Karpass

Note de l’auteur

Ce texte a été rédigé en octobre 2008, peu après l’ouverture de la ligne verte à Nicosie. Il reflète un état des lieux, des témoignages et des perceptions propres à cette période. Depuis lors, la situation politique, sociale et humaine de l’île a évolué. Le lecteur est donc invité à le lire comme un document inscrit dans un contexte précis, qui ne rend plus exactement compte de la réalité actuelle de Chypre.

Il est d’usage de nommer les habitants de Chypre selon deux gentilés, à savoir chypriotes grecs ou turcs. Il est souvent fait référence à « deux Chypre », celle du sud et celle du nord. Il n’est pas rare non plus que des étrangers, y compris dans les médias, parlent d’une Chypre grecque et d’une Chypre turque. Cet abus de langage est souvent le fait d’une méconnaissance de la situation de la partition actuelle de l’île, mais il peut aussi être parfaitement intentionnel dans le cadre de la propagande visant à légitimer la partition et l’occupation du nord de ce pays par la République de Turquie.

Je rappelle que Chypre est une nation ayant subi une partition que je n’exposerai pas dans le cadre de cet article, mais que les termes Chypre nord, sud, grecque ou turque n’ont aucun sens tant sur le plan politique qu’historique.

L’adjectivation du gentilé n’a pas de sens. Il conviendrait d’appeler les habitants de Chypre des Chypriotes, nonobstant la langue qu’ils emploient au quotidien. J’utiliserai dans cet article les appellations de chypriotes hellénophones ou turcophones, quoique cela soit réducteur, car, comme nous le verrons, la langue parlée au quotidien n’est pas non plus un critère totalement pertinent. En effet, de nombreux turcophones ne sont pas chypriotes, et de nombreux chypriotes dits « turcs » sont parfaitement hellénophones. Ils maîtrisent parfaitement la langue chypriote au point qu’il est parfois impossible de connaître leur origine. Je peux citer le cas de plusieurs amis dans la région de Polis Chrysochous.

Une partie des actuelles communautés de turcs chypriotes est issue d’une conversion à l’islam de chrétiens résidant sur l’île (catholiques et maronites). Ces populations furent converties au cours du XVIᵉ siècle de notre ère. Depuis cette date, ces populations restèrent en contact étroit avec les turcs d’Anatolie, contacts qui s’intensifièrent durant les trente dernières années à la suite de la décision de turquisation de Chypre menée par la République turque puis par la « République de Chypre Nord » (État lié à la partition et uniquement reconnu par la Turquie).

Cette politique conduisit à changer la toponymie de l’île, la plupart des villages grecs dans le nord du pays ayant changé de nom depuis 1974. Les traces en sont tout à fait visibles dans les rues des anciens villages occupés majoritairement par les Grecs avant l’opération militaire « Attila ». La propagande ne manque pas des deux côtés de la ligne verte, du côté grec pour dénoncer un changement de l’identité de l’île, du côté turc pour expliquer sans relâche les vertus supposées de l’opération de paix de 1974.

Les plaques dans les rues des villages du nord laissent encore apparaître les anciennes indications en grec, comme c’est le cas dans les anciens villages mixtes de Yialousa ou de Rizokarpaso.

 

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l'ancienne plaque en grec en bleu qui n'a pas été démontée

Que peut-on dire de la situation linguistique de l’île ?


À quelle identité font référence les deux protagonistes ? Je ne suis pas turcophone, aussi je prie mes lecteurs de m’excuser de m’aventurer sur un chemin délicat hors de ma spécialité. Si je ne puis juger en toute objectivité de l’aptitude des Chypriotes turcophones à parler une langue identique à celle de la République turque, je puis en revanche témoigner de mon expérience issue de ces trente années passées à Chypre, dans la région de Polis Chrysochous.

J’ai souvent souligné, mais il est bon de le rappeler une fois encore, la difficulté, voire l’impossibilité, d’attribuer des critères physiques aux Chypriotes, qu’ils soient « grecs » ou « turcs ». Il est donc illusoire de chercher à les différencier, sauf à les entendre parler l’une des deux langues du pays. Ce critère n’est pas non plus significatif. En effet, de nombreux chypriotes turcs parlent couramment la langue locale, le « kypriaki », et certains hellénophones assez âgés parlent le turc. Je me souviens avoir indiqué à un Grec de Limassol, venant tous les étés en congés dans la péninsule d’Akamas, qu’un de mes amis était un Chypriote turc du village d’Androlikou. Il le connaissait pourtant depuis des années sans avoir imaginé un seul instant qu’il avait affaire à l’un de ses compatriotes « chypriote turc », vivant depuis toujours dans le sud, rien ne le distinguant physiquement des Grecs. Il ne manquait pas également de ponctuer ses phrases de nombreux « Ah Panaya ! Panaya ! », signifiant « Vierge Marie » en grec, expression n’appartenant pas particulièrement aux expressions spontanées d’un musulman sunnite.

Un autre jour, je me perdis dans la partie nord de Nicosie. Je cherchais désespérément le point de passage de Ledra quand je trouvai des enfants en train de jouer dans la rue. Je m’adressai à leur mère en anglais. Fait assez rare à Chypre, elle ne parlait pas cette langue. Pour tenter de mettre un terme à notre incompréhension mutuelle, elle me posa directement la question suivante : « Ξέρετε Ελληνικά ; » (vous connaissez le grec ?). Je lui répondis : « ναι, μιλάω ελληνικά » (oui, je parle le grec). Elle ne manqua pas de s’étonner de ma réponse, comme l’aurait fait n’importe quel Chypriote lorsqu’un étranger est capable de déchiffrer leur alphabet ou de bredouiller une réponse dans leur langue, même avec une syntaxe le plus souvent approximative. Elle m’indiqua alors, dans un grec parfait, le moyen de rejoindre le point de contrôle.

Cette année-là, je décidai de me rendre pour une semaine dans la péninsule de Karpass, à l’extrême est de l’île. Mes connaissances en turc étant limitées à peu près à une seule phrase, à savoir « Lüften, bir bardak çay » (s’il vous plaît, un verre de thé), je ne tardai pas à être contraint de m’exprimer en anglais ou en grec. Dans une taverne, je fus à nouveau confronté au problème de la barrière de la langue. À tout hasard, je commandai mon repas en grec. Le serveur me gratifia d’un sourire non feint, exprimant un sentiment d’étonnement mêlé de reconnaissance. Il invectiva le patron en grec d’un verbe haut pour lui signaler qu’un client italien parlait le grec.

Un homme d’une soixantaine d’années vint à ma rencontre, s’exprimant cette fois dans un anglais parfait, au point que je pensais avoir affaire à un Britannique. Il m’indiqua s’appeler Hassan et avoir vécu trente-sept ans en Grande-Bretagne avant de revenir s’installer dans la péninsule de Karpass. Je lui expliquai à mon tour que je n’étais pas italien et que la langue qu’il avait cru reconnaître était du français. Il convient de dire, à sa décharge, que les touristes et les résidents français étaient à l’époque quasiment absents du nord de Chypre.

Nous avons longuement discuté ensemble. Alors que je m’étonnais de la présence de porc à la carte de son menu, il commença par m’expliquer qu’il le destinait en priorité aux touristes, mais qu’il en mangeait également volontiers. « Les chypriotes ne sont pas de bons musulmans », conclut-il sous la forme d’un aveu.

Je lui demandai s’il y avait encore quelques Grecs dans les villages alentours. Il corrigea immédiatement mes propos : « Il n’y a pas quelques Grecs ! Il y a beaucoup de Grecs ici ! Ce sont des braves gens, eux, ils vont à l’église tous les dimanches ! Mon restaurant est plein de Grecs le dimanche ! »

 

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La péninsule de Karpass depuis le monastère d'Apostolos Andreas

 Il est vrai que les inscriptions bilingues sont nombreuses dans la péninsule de Karpass. Le plus souvent, il s’agit de restaurants proposant du poisson ou du « Klephtico », une spécialité d’agneau cuit au four typiquement grecque, dont le nom est lié aux relations mouvementées

entre Grecs et Turcs.*

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Plaque publicitaire pour un restaurant

Néanmoins, la situation est moins idyllique que celle décrite par le patron de cette taverne. La péninsule de Karpass, qui deviendra à n’en pas douter, dans un très proche avenir, l’un des plus beaux lieux de villégiature de l’île de Chypre, est surtout connue pour abriter une communauté de Grecs enclavés. Le recensement du 30 juin 1994 donnait les chiffres suivants :

• RIZOKARPASO : 355
• KORMAKITIS : 159
• AGIA TRIAS : 134
• KARPASEIA : 24
• ASOMATOS : 13
• LEONARISSO : 6
• AGIOS ANDRONIKOS : 6
• AGIOS THERISSOS : 6
• MONASTÈRE D’APOSTOLOS ANDREAS : 4
• KERYNEIA : 4

TOTAL : 717

Le nombre de Chypriotes grecs a subi une forte régression depuis 1976, cette minorité ayant été la cible de pressions de toutes natures visant à les encourager à rejoindre la zone contrôlée par le gouvernement de la République de Chypre. Cette population, essentiellement composée de ruraux, était restée dans leurs villages d’origine après les événements de 1974. Les différentes brimades dont ils firent l’objet par le gouvernement de la TRNC amenèrent une réduction drastique de leur nombre, passant de 12 289 personnes en 1974 à environ 700 individus de nos jours, les forces des Nations unies pourvoyant à leurs besoins en nourriture.

Néanmoins, l’entrée dans l’Europe de la République de Chypre et les visées de la République turque à rejoindre la Communauté européenne ont été de nature à modifier, dans le bon sens, la situation de cette population. L’autorisation de construire un lycée pour les jeunes générations leur a été accordée depuis peu. De plus, l’ouverture de la frontière leur permet d’avoir des contacts plus fréquents avec les membres de leurs familles ayant déménagé dans le sud.

Le problème des enclavés a pourtant fait l’objet d’accords et d’un nombre incalculable de déclarations de bonnes intentions. Dès 1975, le troisième accord de Vienne, conclu entre Glafcos Clerides et Rauf Denktaş, respectivement président de la République de Chypre et leader des Chypriotes turcs, prévoyait les dispositions suivantes : les Chypriotes turcs installés dans le sud pouvaient passer au nord avec leurs biens. Rauf Denktaş réaffirma que les Chypriotes grecs vivant dans le nord étaient libres d’y résider, qu’une aide leur serait apportée afin qu’ils y mènent une « vie normale ». Ce terme indiquait que la pratique de leur religion ne serait pas interdite, qu’ils auraient accès aux soins médicaux, la liberté de mouvement dans le nord, et la possibilité de disposer d’établissements éducatifs dans leur langue.

Dans le cadre des dispositions de cet accord, une priorité serait donnée à la réunification des familles, ce qui impliquait le transfert de Chypriotes grecs du sud vers le nord. Dans les faits, ces accords ne furent jamais appliqués par l’administration de Rauf Denktaş. Un rapport des Nations unies fit état d’atteintes constantes aux droits de l’homme et de problèmes tant pour la sécurité physique de la minorité grecque que pour leurs biens. Les conclusions de ce rapport furent confirmées le 9 octobre 1983 par la Commission européenne, faisant état de privations de biens, de pillages et de discriminations menés par les soldats turcs.

La situation semblerait aujourd’hui apaisée. De retour à Nicosie, alors que je dînais dans un restaurant fréquenté par des réfugiés de cette partie de Chypre, l’un des convives, également issu de cette région, me fit part de l’existence d’un crypto-christianisme dans le nord de Chypre, m’indiquant que la plupart des Chypriotes turcs de la péninsule de Karpass étaient pour l’essentiel d’anciennes familles chrétiennes converties à l’islam au XVIᵉ siècle.

Cela n’avait en soi rien de surprenant, attendu que l’Église latine avait été chassée de Chypre par les Ottomans, ses adeptes ayant été contraints à la conversion ou à l’exil. À n’en pas douter, des familles avaient certainement choisi la religion des nouveaux maîtres, d’autant que l’adhésion à cette nouvelle foi permettait un accès plus aisé à l’administration ottomane et surtout un allègement des taxes appliquées aux dhimmis. Cette mesure visait uniquement l’Église latine et reçut l’assentiment du clergé orthodoxe, dont les pouvoirs furent à l’inverse accrus par les Ottomans.

Il est donc fortement probable, pour ne pas dire certain, que nombre de familles turcophones et musulmanes descendent en droite ligne de familles vénitiennes, arméniennes et françaises qui occupèrent l’île pendant des siècles. Il est aussi intéressant de noter que nombre de Grecs orthodoxes portent des patronymes les rattachant indubitablement à l’islam.

Mosaïque de l’église paléochrétienne d’Agia Trias, dans la péninsule de Karpass, représentant des sandales, symbole des pèlerins. Les noms grecs construits autour de la racine sémitique « hadj » (signifiant pèlerin), comme les Hadjicostas, Hadjiantonas, Hadjipanayis, Hadjipoulos, laissent peu de doute quant à l’origine de la confession de leurs ancêtres. Je renvoie d’ailleurs à ce propos les lecteurs intéressés à l’excellent article en anglais d’Alkan Chaglari sur ce sujet.

La conversion est un phénomène courant et complexe, le prosélytisme étant diversement apprécié par les trois religions du Livre. Les raisons en sont multiples et sortent du cadre de cet article. Néanmoins, si la conversion et ses motifs sont largement documentés dans la littérature, il n’en va pas de même des pratiques religieuses secrètes. L’utilisation du préfixe « crypto » n’est pas neutre, car il renvoie à la transmission de rites secrets liés à la religion d’origine d’une famille. La plus connue de ces pratiques étant le marranisme, auquel j’avais consacré quelques lignes dans mon article traitant du ghetto de Venise sur ce même site.

Je dois avouer n’avoir jamais entendu mentionner le terme de crypto-christianisme avant de me rendre à Chypre. J’ignore s’il existe encore des cas de transmission secrète de rites chrétiens parmi les familles turques de Chypre, cette information étant particulièrement difficile à vérifier du fait de la nature intrinsèque de cette tradition visant précisément à donner le change aux pratiquants officiels d’une confession majoritaire. Je n’en exclue pas la possibilité, car des comportements de Chypriotes turcs laisseraient penser que ce phénomène puisse encore exister.

À l’instar des familles espagnoles d’ascendance juive (il est bon de rappeler que des cas avérés de marranisme existaient encore dans la péninsule Ibérique jusqu’en 1930), certaines familles chypriotes turques de ces régions rechignent à se marier avec des Anatoliens et continuent à pratiquer couramment le grec. La rumeur locale affirme (je n’ai pu vérifier l’information personnellement) que l’armée turque contraignit les villageois de cette région à demeurer sur place, ne levant cette interdiction de mouvement que lorsqu’ils auraient appris à parler le turc. Je ne sais si cette information est exacte. Cependant, il est des signes qui ne trompent pas.

Le village d’Agia Trias (la Sainte-Trinité), au nom si chrétien, était quasi exclusivement composé de Turcs chypriotes avant 1974 ; il est d’ailleurs encore l’un des rares villages mixtes dans le nord. Une source estimait, au XIXᵉ siècle, entre 10 000 et 15 000 crypto-chrétiens à Chypre sur un total de 32 000 musulmans. Ces crypto-chrétiens, à la lisière de deux identités, étaient appelés les « Linovamvakoi », textuellement les « lin et coton », en référence à un vêtement composé d’un mélange de fibres (lin, lino, et coton, vamvaki).

Ce nom fera à n’en pas douter les délices des lecteurs exégètes, car il fait une référence explicite au Talmud, qui prohibe explicitement aux Juifs de porter des vêtements tissés de lin et de coton, en employant en hébreu à la fois l’adverbe yaḥdaw (ensemble) et le substantif sha‘atnez, indiquant un tissu mélangé. Nous avons affaire à un signe de l’influence de la troisième religion du Livre, attendu que l’interdiction de porter des vêtements composés de fibres mélangées ne s’applique pas aux gentils.

D’autres interpénétrations culturelles méritent d’être relevées, il s’agit du rite de mariage chypriote. Ce rite est pratiqué encore de nos jours aussi bien par les Grecs que par les Turcs, car il n’est pas confessionnel, étant pratiqué après la cérémonie religieuse. Les futurs époux, venant de conclure leur union dans leur rite religieux spécifique, publient généralement une annonce indiquant la date de leur union dans la presse locale, de façon à y inviter tous les villageois, qui se rendent alors à la fête. Le lien familial n’est pas nécessaire pour assister au mariage. Tous les convives se rendant au mariage doivent apporter une enveloppe contenant de l’argent, dont le montant est proportionnel à la proximité du lien familial avec les futurs époux.

Il n’est pas rare de trouver jusqu’à cinq cents personnes invitées à un mariage. Il est d’usage de s’y rendre même si l’on ne connaît pas forcément intimement les futurs époux. Au début de la cérémonie, les mariés saluent l’ensemble des convives sous un dais de mariage, qui n’est pas sans rappeler la « houppa » du judaïsme. Les invités en profitent pour remettre leur enveloppe. Le repas de mariage est très simple : il est constitué de « klephtiko », de « resi » (une purée de froment) et de « korabiédes » (pâtisseries aux amandes).

Les convives dansent alors le « tsifteteli », une danse traditionnelle dont le nom est dérivé de deux mots turcs signifiant çifte (le double) et telli (cordes). Puis, sur l’air traditionnel de la chanson du mariage, on procède au rite du « choros tou androginou », consistant pour les invités à épingler les billets de banque sur les mariés. La cérémonie s’achève, comme dans le judaïsme, en brisant du talon une tasse ou un verre.

Les similitudes sont telles avec le judaïsme qu’elles ne peuvent être le fruit du hasard. Les emprunts à la culture turque sont si importants (musique, danse, cuisine) qu’ils deviennent totalement constitutifs de la culture locale. La façon de vivre des deux minorités est identique. Dans les villages du nord de Chypre, maintenant occupés majoritairement par des Turcs, l’ancien kafénio grec sert souvent de kahvesi turc, c’est le cas dans le village de Yeni Erenköy. L’ancien kafénio grec devenu le kahvesi à Yeni Erenköy. Le « cognac » chypriote, servi en fin de repas dans les tavernes du nord et du sud.

Plus de choses rapprochent les Grecs et les Turcs de Chypre qu’elles ne les séparent. Leur façon de vivre est identique : leur cuisine, leur profond attachement aux valeurs familiales, certains rites. Il est impossible, encore de nos jours, de différencier une mosquée d’une église avant que le minaret ou le campanile ne soit achevé. Il est bien connu que les Grecs participaient avec leurs voisins turcs aux fêtes traditionnelles issues de l’islam.

L’identité chypriote s’est construite au cœur du Proche-Orient, sur une île traversée par toutes les influences d’une région qui est le berceau des trois monothéismes. Il n’est pas possible de procéder à une étude sérieuse de la tradition chypriote sans naviguer d’une culture à l’autre tant leur interpénétration est importante. S’il existe sans aucun doute une spécificité culturelle dans ce pays, elle est le fruit de centaines, voire de milliers d’années d’échanges culturels entre des éléments de la culture classique, de la philosophie de Juifs hellénisés, de la culture byzantine, latine, vénitienne, ottomane, et, pour finir, de l’influence d’une occupation britannique qui a laissé, outre la conduite à gauche, la pratique de l’anglais prenant pratiquement le statut de troisième langue officielle.

Ce conflit, comme beaucoup, est fratricide. Mais Chypre est à l’image de l’Orient : un creuset culturel, un carrefour de civilisations qui, loin de se haïr sans cesse au cours de leur histoire, développèrent une identité commune et complexe. L’histoire de l’humanité s’écrit souvent avec le sang et les larmes, mais aussi grâce aux échanges intercommunautaires, la spécificité de l’un se fondant dans la nation créée par l’autre, au point que l’on ne peut y distinguer le coton du lin, pour paraphraser le Talmud.

Puisse ce conflit entre frères, issus de la même culture méditerranéenne, éveiller notre vigilance. J’écris ces lignes quelques jours après que le gouvernement de mon pays a décidé de voter un amendement sur l’ADN qui réveille des démons que l’on croyait définitivement assoupis. L’immigration d’une époque bâtit la culture de l’avenir. La culture d’une nation est fort heureusement la progéniture adultérine d’autres traditions antérieures. Il en sera toujours ainsi, nonobstant les dispositions politiques de nostalgiques de régimes policiers, exacerbant à mots à peine couverts le mythe de la pureté du sang. Ayons toujours à l’esprit cette maxime universelle : il est toujours plus facile de détruire que de construire.

Jean-Marc Cavalier Lachgar

Octobre 2008

 

Liens: Les cryptos-chrétiens en Turquie sur Istanbul guide.net

http://www.toplumpostasi.net/index.php/cat/1/col/85/art/965/PageName/Ana_sayfa i Le « Klephtico» pouvant être traduit par « viande volée » en référence au terme grec « Klepht » signifiant bandits. Les termes kleptomane et kleptomanie dérivent de cette racine. Les klephts étaient des bandits organisant des vendettas contre les officiels Ottomans. La tradition indique que les Klephts ne possédant pas de troupeaux, boucanaient lentement la viande dans des petites fosses, afin de ne pas se faire repérer par la fumée de cuisson Nombreux furent les Klephts qui participèrent à la guerre d'indépendance grecque.